Facing Reality/
Novembre 2015 Paris

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Principes /
Photographe, Philippe Soussan n’a jamais pu se contenter de ce que l’image présente ou représente. Non par caprice mais parce qu’il perçoit en chacune d’elle l’ambiguïté profonde où elle s’origine. Cette ambiguïté tient moins à l’image même qu’au regard que chacun de nous porte sur le monde qui l’entoure.
Pourtant, dans les faits, nous ne voyons « jamais » les choses « en face ». Les œuvres composant Facing reality nous invitent à percer ce mystère. Un cercle, celui d’un miroir sur un mur ou d’un plat posé sur la table n’est jamais perçu comme un cercle mais comme une ellipse. Notre cerveau rétabli l’ordre et nous continuons à arpenter la réalité, convaincus de la justesse de notre perception. Cet automatisme correctif est la source en nous du déni de ce « vide » originel dans lequel la perception prend sa source.
Philippe Soussan depuis quelques années « troue » littéralement ses images. Il inscrit à même la chair du visible la part occultée de l’oubli ou du déni. De trou en trou, ses œuvres inventent un langage. Le « réel » n’étant pas le représenté, ni même ce qui est vu par l’œil, mais ce décalage radical qui interdit à chaque image d’être ce qu’elle prétend, il prend le parti de conférer à ce trou une présence active dans l’image.


Oeuvres /
Bouée découpée d’un cercle qui est déjà, comme dessin, présent sur la bouée mais qui métaphoriquement vaut pour la bouée même, cette image comporte aussi une partie recollée. Elle met donc en scène le support comme objet et ainsi permet d’inverser la signification des termes « sujet » 
et « objet ». Face à cette image nous découvrons en fait le mécanisme perceptuel qui fonde le fait que nous ne fassions jamais face à la réalité.
Associée en un diptyque avec la photographie de l’anneau du skydome d’un escalier, l’image trouée montre qu’elle peut devenir plus que ce qu’elle montre. Ou bien l’effet inverse d’occultation par de légers voiles superposés devant l’image laisse deviner un verre « peint » au bord d’un support trois fois de manière légèrement différente, en aboutissant dans le sens habituel de la lecture, à une image qui révèle la véritable situation de l’objet, posé sur le bord d’une chaise.Mais cette fois, c’est la chaise qui est trouée. Le trou apparaît ici pour ce qu’il est la matérialisation du manque interne à toute vision.
Gros plan sur un rond découpé dans une feuille de papier marron, la partie découpée est replacée sur le trou de son origine. Décalage, incompatibilité entre les morceaux, Philippe Soussan pousse le face à face avec cette réalité intraitable en découpant l’image finale de petits trous bien ordonnés.
L’image s’ouvre alors littéralement à l’envers du réel à cette part d’imaginaire qui nourrit chaque seconde de nos vies et qui fait que redevenue objet l’image permet à des associations fécondes de se former en nous.

La bouée parle la langue des migrations mais aussi celle du ciel, le trou qui accompagne la découpe du skydome se met à parler la langue du cosmos, le papier découpé du manque originel et le trou de la chaise de l’illusion virale des sens, lorsqu’il migre sur le verre dessiné.
Oui, ici tout en nous indique que notre conscience est un esquif fragile qui navigue sur l’océan bruyant des évidences impartageables.


Jean-Louis Poitevin
Rédacteur en chef de TK-21 LaRevue

 

 

 

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Interview Collectfoto/
Magazine du collectionneur FOTOFEVER 2015

La série « 16 chaises» de Philippe Soussan est entrée dans la collection de Galila Barzilaï Hollander en 2015. Celui-ci nous confie sa vision de la photographie ainsi que son travail autour de la « chaise ».

Comment avez-vous rencontré la photographie ?
J’ai commencé très jeune la photographie. C’est une pratique qui me convenait mieux que la peinture, plus dans mon époque. J’ai débuté en photographiant mon vélo sur des graviers avec l’idée faire dialoguer des matières. La photo m’offrait de nouvelles perspectives et l’opportunité d’inventer mon langage.

Avez-vous une définition personnelle de la photographie ?
Je vois la photographie comme une oscillation permanente entre le vrai et le faux, l’existant et l’inexistant, ou encore, la chose vue et la chose sue. En tout cas, c’est cette oscillation que je cherche quand je pratique la photographie. Lorsqu’on est photographe, tout comme lorsqu’on est spectateur, l’esprit est en perpétuelle analyse de ce qu’il voit. Regarder une photographie est un exercice intellectuellement très puissant, sauf lorsqu’elle est trop convenue. Quand le langage est rétréci et les rapports instaurés avec le réel sont trop habituels, le langage s’appauvrit.

Existe-t-il une thématique que vous appréciez tout particulièrement?
« La Chaise »! C’est une série importante, riche, variée et très vivante. Je continue d'ailleurs à travailler avec des chaises. Mais ce n’est pas tant l’objet photographié qui m’intéresse que le support photographique lui-même, c’est-à-dire que l’objet est choisi en fonction du problème que je pose au support photographique. Je suis un « méta-photographe », c’est le processus photographique lui-même qui inspire mon travail.

Comment en êtes-vous venu à choisir l’objet « chaise » ?
Tout d’abord, c’est un objet que j’ai sous la main dans mon atelier. Ensuite, c’est le sujet d’une recherche plastique. J’ai besoin d’un objet pour éviter l’abstraction complète car je ne pense pas que l’abstraction soit un sujet pour ma photographie. Or, la chaise est un objet minimal qui en même temps renvoie au corps humain, comme le vélo que j’ai photographié adolescent.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos installations et sur la série
« Chaise mentale » ?

Les installations ne sont pas elles-mêmes l’objet de ma recherche mais un moyen de faire d'obtenir l'image que je veux. Elles ne constituent pas l’œuvre, d’ailleurs je ne les expose pas. Je suis dans la spécificité du langage photographique et plus précisément à multiplier les états de conscience : le spectateur perçoit parfois la véritable chaise, parfois l’image de celle-ci ! Il existe des présupposés très forts quant à la réalité de l’objet photographié et je tiens à ce que le regardeur les dépasse. La Chaise mentale est d’ailleurs une chaise personnifiée grâce à la distanciation permise par la photographie, où l’objet devient autre chose que lui-même. Cette transformation m’intéresse beaucoup; j’ai pris le parti d’utiliser la répétition pour réfléchir aux métamorphoses attachées aux différentes représentations de l’objet. Pour résumer, je joue sur les différents statuts de l’objet !

Votre démarche prend en compte le regard du spectateur. Est-il important pour vous de connaître ceux qui achètent vos oeuvres ?
Oui, tout a fait. Cela m’arrive d’échanger directement avec eux. Je crois qu’il est très important de voir qu’une personne est touchée par mon travail et qu’elle a envie de s’approprier une de mes photographies, de l’intégrer à sa collection, à son parcours et donc à sa biographie. Lorsque des institutions publique achètent mes oeuvres, c’est très différent. Je doute rarement du coup de coeur d’un collectionneur, pour les institutions la décision est souvent plus raisonnée et calculée. •

 

Verre-à-eau/
Novembre 2015
Arts Hebdo Média - Exposition Facing Reality


Le sujet principal de mon travail consiste à reposer sous toutes ses formes la question de la photographie entre réalité et fiction. 

La pièce "Verre-à-eau" s'est invitée d'elle-même dans ma production alors que j'étais en train de travailler sur une autre pièce de l'exposition. Il m'est déjà arrivé qu'une pièce naisse du produit du hasard, ou qu'un objet se place devant l'objectif presque par lui-même. C'est de cette manière que mes premières "chaises" sont arrivées, il me fallait, à ce moment là, un support, un objet sans importance mais qui puisse servir de réceptacles à mes intentions de questionner le processus photo.

Il s'agit souvent d'objets triviaux, du quotidien, des objets de partout, et qui se trouvent donc aussi dans mon atelier. Après la première série de chaises en 2010, il y a eu une brique qui avait souligné la présence du réel dans le process en cours de la deuxième série des chaises en 2011-12.

Avec le Verre-à-eau, j'avoue m'être négligemment servi de la chaise sur laquelle je travaillais à ce moment là, comme s'il s'agissait d'un objet quelconque pour poser un autre objet quelconque dessus, comme on le fait dans la vie de tous les jours. La chaise, je m'en étais servi pour poser dessus le yaourt que je venais de finir. Et je me suis alors rendu compte que l'ellipse du verre dialoguait avec l'ellipse du trou dans la chaise. Les matières aussi coïncidaient au point que j'étais devenu spectateur d'une vision inattendue. Je décidais alors de creuser autour de cet vision fragile.

J'étais devant une répétition: verre enduit en transparence et chaise noire couverte d'un voile transparent de peinture blanche. Jouant la répétition, et pour donner corps à la notion de transparence présente dans l'image, j'ai cherché dans le traitement de l'image photographique après prise de vue, une nouvelle piste conjuguant les effets translucides et transparents du support. Me proposant aussi toute autre ajout si nécessaire tel que voile de papier Japon, papiers percés etc.
 
J'en suis venu à faire une série de trois images. La première semblait montrer l'état des objets au moment de la vision. Cette photo ne traduit pas ma vision, mais atteste des éléments qui l'ont provoqué. Ensuite viennent deux images cadrées et centrées sur le verre, ses transparences et ses traces blanches. L'impression au carbone permet de travailler des tons pâles très fouillés.

J'ai choisi d'opérer de deux manières distinctes dans les deux autres pièces de la série, afin qu'une fois un voile de papier japon, percé d'un grand cercle vienne se positionner devant l'image laissant découverte la partie centrale plus abstraite. Dans la troisième pièce partant du même cliché photo sur calque, j'ai placé derrière le calque une série de cercles qu'on voit se profiler en ombre derrière l'image. Les trois pièces sont donc une succession de propositions où une image photographique est filtrée par des ajouts derrière et devant l'image. Rien ne devant apparaître d'emblée au regard qu'une idée de blancheur translucide, les différences de matières de textures, apparaissant au fur et à mesure de l'observation. 

Philippe Soussan

 
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